TRIBUNE
Plus d’une centaine de projets, moins de 4 % des exploitations : le modèle a fait ses preuves, il lui reste à changer d’échelle
Par Dr El Houssain Bouichou, CRRA, INRA Meknès
Quatorze ans après l’adoption de la loi 04-12, l’agrégation agricole a démontré qu’elle pouvait améliorer les rendements et les revenus des petits producteurs. Pourtant, elle ne touche encore qu’une petite fraction des exploitations et reste concentrée sur quelques filières et régions. À l’heure du bilan à mi-parcours de Génération Green, il est temps de lever les freins qui l’empêchent de changer d’échelle.
Un modèle qui a fait ses preuves
Le principe de l’agrégation est simple : un acteur de l’aval, industriel, exportateur ou organisation professionnelle, s’engage par contrat auprès d’agriculteurs à fournir l’encadrement technique, les intrants et parfois le financement, en échange d’un approvisionnement régulier et de qualité. Pour le petit producteur, c’est un débouché sécurisé et un accès à des savoir-faire qu’il obtiendrait difficilement seul. Pour l’agrégateur, c’est une matière première tracée et des volumes stables.
Les résultats sont réels. Selon le ministère de l’Agriculture, 109 projets ont été mis en place depuis le Plan Maroc Vert. Ils couvrent 167 000 hectares et 163 000 têtes de cheptel, au profit de 59 000 agrégés. Fait notable, 80 % de ces agrégés exploitent moins de 5 hectares dans les filières végétales, et 65 % possèdent moins de 5 têtes dans les filières animales. Le ministère fait état de hausses de rendement allant jusqu’à 80 % selon les filières, et de gains de revenu pouvant atteindre 15 000 dirhams par hectare. Peu d’instruments de politique agricole touchent aussi directement la petite exploitation.
Un changement d’échelle qui se fait attendre
Rapportés à l’ensemble du secteur, ces chiffres restent modestes. Le dernier recensement agricole publié dénombrait environ 1,5 million d’exploitations, dont 70 % de moins de 5 hectares. Avec 59 000 agrégés, l’agrégation concerne donc moins de 4 % des exploitations du pays.
La dynamique récente interroge davantage. En 2022, l’Agence pour le développement agricole (ADA) recensait 65 projets, 184 500 hectares et 56 700 agrégés. Quatre ans plus tard, le nombre de projets a progressé de 68 %, mais celui des agrégés de seulement 4 %, tandis que la superficie a reculé de près de 10 %. Autrement dit, les nouveaux projets sont plus nombreux mais plus petits, et une partie des surfaces agrégées sous le Plan Maroc Vert semble être sortie du dispositif. L’indicateur pertinent n’est pas le nombre de projets approuvés, mais le nombre d’agriculteurs effectivement engagés dans la durée.
Le rythme pose aussi question. Sur les 189 projets identifiés dans les contrats-programmes signés en 2023, 63 ont été approuvés et 44 ont obtenu l’attestation d’agrégation. L’ADA a approuvé 18 nouveaux projets en 2024 et 14 en 2025. Or, pour atteindre l’objectif de 300 projets annoncé au lancement de Génération Green, il faudrait en créer près de 50 par an d’ici 2030, soit environ trois fois le rythme actuel.
Enfin, l’agrégation reste concentrée. En 2022, les cultures sucrières, le lait et les oléagineux réunissaient près de 90 % des agrégés, et trois régions, Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Souss-Massa, en regroupaient 68 %. Les zones bour et une large part des filières de souveraineté alimentaire restent en marge.
Quatre freins à lever
La confiance contractuelle. Le petit producteur négocie rarement le prix ou les normes de qualité. Les retards de paiement, l’absence de mécanisme rapide de règlement des litiges et la tentation de vendre ailleurs quand le marché est porteur fragilisent la relation. C’est une constante de l’agriculture contractuelle, au Maroc comme ailleurs.
Le foncier. Selon le Conseil économique, social et environnemental (CESE), environ 88 % des terres de la petite agriculture ne sont pas immatriculées et 66 % des exploitations de moins de 5 hectares sont en indivision. Ces situations compliquent l’accès aux subventions, au crédit et à des engagements contractuels de long terme.
Le coût d’encadrement. Suivre des centaines de petits producteurs dispersés coûte cher à l’agrégateur. Lorsque l’incitation publique ne compense pas ce coût, il privilégie naturellement les exploitations moyennes et grandes.
La faiblesse de l’organisation à la base. Beaucoup de coopératives restent de petite taille et peu professionnalisées. Elles peinent à jouer le rôle d’interlocuteur collectif face à l’agrégateur, ou à devenir elles-mêmes agrégatrices.
Cinq pistes pour changer d’échelle
Faire des coopératives des partenaires de l’agrégation. Une coopérative qui regroupe l’offre, négocie le contrat et assure le premier niveau d’encadrement réduit fortement les coûts de transaction. Un appui ciblé à leur professionnalisation, en gestion, qualité et logistique, est un investissement à fort effet de levier.
Des contrats plus équitables. Un contrat-type par filière, validé par l’interprofession, avec une formule de prix transparente, des délais de paiement plafonnés et une médiation régionale rapide, renforcerait la confiance des deux parties.
Rémunérer l’encadrement des plus petits. Une prime d’accompagnement par petit agrégé, conditionnée à des résultats mesurables, rendrait leur intégration rentable pour l’agrégateur. La différenciation des subventions selon les catégories d’agriculteurs, prévue par les nouveaux textes d’application, va dans ce sens et mérite d’être approfondie.
Étendre le modèle aux filières de souveraineté et aux zones bour. Céréales, légumineuses et élevage ovin concernent une majorité de petits producteurs. Les lier aux programmes de melkisation des terres collectives offrirait des projets à la fois inclusifs et structurants.
Mesurer ce qui compte. Publier chaque année le nombre d’agrégés actifs, le taux de renouvellement des contrats et l’évolution des revenus permettrait de piloter le dispositif par ses résultats, et pas seulement par le nombre de projets approuvés. Le Registre national agricole peut en fournir la base.
Passer de la vitrine au levier
L’agrégation n’est pas une solution universelle, mais c’est l’un des rares outils qui relie concrètement le petit producteur au marché. Le bilan à mi-parcours de Génération Green, engagé par le ministère, offre l’occasion de la repenser : moins de projets vitrines, davantage d’agriculteurs engagés durablement, et des coopératives au cœur du dispositif. C’est à cette condition que l’agrégation contribuera réellement à l’émergence de la classe moyenne agricole visée à l’horizon 2030.
L’agrégation agricole en chiffres
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Projets d’agrégation depuis le Plan Maroc Vert (avril 2026) | 109 |
| Agriculteurs agrégés | 59 000 |
| Superficie concernée | 167 000 ha |
| Agrégés de moins de 5 ha (filières végétales) | 80% |
| Projets identifiés dans les contrats-programmes (2023) | 189 |
| Objectif annoncé à l’horizon 2030 | 300 projets |
| Part des exploitations agricoles agrégées (estimation) | moins de 4 % |
Sources : ministère de l’Agriculture (Le Matin, avril 2026) ; FNH ; calcul de l’auteur sur la base du recensement général de l’agriculture.
- Bouichou, E. H., Fadlaoui, A., Bouayad, A., & Allali, K. (2023). Transactions costs approach and application to vertical coordination arrangements in Moroccan apple marketing. International Journal of Food Science and Agriculture, 7(2).
- Bouichou, E. H., Fadlaoui, A., Bouayad, A., & Allali, K. (2024). An hedonic evaluation of the impacts of vertical coordination on business performance amongst apple producers in Morocco. Heliyon, 10(6).
- EcoActu, « ADA : détails du bilan 2024 », 2025 ; Food Magazine, « ADA : progression des investissements agricoles et de l’agriculture solidaire », 2026.
- El Houssain, B., Fadlaoui, A., Allali, K., & Arrach, R. (2019). Contract farming in the Morocco cereal sector: contract clauses, ambiguity, and opportunism. development, 1, 2.
- FAO, présentation du secteur agricole marocain d’après le Recensement général de l’agriculture.
- Le Matin, « Campagne agricole, résilience, agrégations agricoles… les grandes révélations d’Ahmed El Bouari », 15 avril 2026.
