Alors que le marché de la pastèque en Europe entre dans sa pleine phase de diversification saisonnière, la Mauritanie continue de surprendre en prolongeant sa campagne d’exportation bien au-delà des standards. Cette stratégie ambitieuse, à la fois risquée et inhabituelle, impose une nouvelle donne à ses voisins exportateurs, notamment le Maroc, qui voit émerger un concurrent direct aux ambitions croissantes.
Une saison à rallonge, un pari risqué
Selon Amine Amanatoullah, PDG d’une entreprise mauritanienne, la campagne a débuté exceptionnellement tôt, dès le 15 décembre, et se poursuit encore en mai. « C’est une saison exceptionnellement longue, avec une double prise de risque : précocité et fin de saison », explique le producteur. Un choix stratégique qui n’est pas sans conséquence : les premières pastèques arrivent en Europe alors que le climat reste froid, limitant la demande, tandis que les dernières productions affrontent une concurrence accrue, en particulier celle du Maroc, historiquement bien implanté sur le créneau printanier.
Cette extension de calendrier expose les producteurs mauritaniens à des aléas climatiques plus marqués, avec des températures basses impactant la taille des fruits, ainsi qu’à une pression phytosanitaire accrue. Mais elle permet aussi de s’imposer sur des créneaux désertés, avec un positionnement commercial renforcé lorsque la concurrence se fait rare.
Pas de volumes en hausse, mais des prix avantageux
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette saison allongée n’a pas généré d’explosion des volumes. « La superficie est restée similaire à l’an dernier. Les rendements des premières récoltes étant plus faibles, les volumes ont été globalement contenus », précise Amanatoullah.
Côté prix, les résultats sont jugés très satisfaisants par les exportateurs mauritaniens. En début de campagne, lorsque l’offre était limitée, les pastèques ont dépassé les 1,4 €/kg. Sur l’ensemble de la saison, le prix moyen s’est établi entre 0,8 et 0,9 €/kg, un niveau très compétitif compte tenu du faible coût de production en Mauritanie, inférieur à celui du Maroc.
Cette compétitivité prix pourrait à terme fragiliser la position marocaine sur certains marchés européens, d’autant que la pastèque marocaine, souvent plus chère à produire et soumise à des restrictions hydriques croissantes, doit désormais affronter une alternative crédible à ses portes sud.
Un marché européen réceptif
Les principaux débouchés de la pastèque mauritanienne restent l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas, suivis du Royaume-Uni, de la France et de l’Espagne. Cette diversité géographique témoigne d’une maturité croissante du secteur exportateur mauritanien, capable de s’adapter aux exigences logistiques et commerciales de plusieurs marchés.
En parallèle, l’industrie mauritanienne de la pastèque, encore jeune, commence à tirer les leçons des années d’euphorie. « On a connu des saisons où la production dépassait les capacités logistiques, avec pour résultat des fruits qui arrivaient en mauvais état », reconnaît Amanatoullah. Aujourd’hui, les producteurs mauritaniens s’organisent en associations et prennent des mesures pour mieux réguler les volumes, notamment via des contrats ou des accords préalables sur les besoins du marché.
Le Maroc à l’épreuve
Pour le secteur marocain de la pastèque, cette évolution mauritanienne constitue un signal clair. Si le royaume conserve des atouts majeurs — infrastructures logistiques, proximité européenne, savoir-faire technique — il doit composer avec la raréfaction des ressources hydriques et une concurrence régionale de plus en plus structurée.
La montée en puissance de la Mauritanie pourrait redistribuer les cartes sur le segment de la pastèque de contre-saison, notamment si elle continue à proposer un produit compétitif à un moment où les pastèques marocaines arrivent également sur les étals.
Dans un contexte de reconfiguration des calendriers agricoles — notamment à cause du recul du Ramadan vers les mois d’hiver, réduisant la consommation de fruits d’été —, le Maroc pourrait être amené à diversifier son offre ou à affiner son calendrier de production pour éviter un chevauchement pénalisant.
