Lutte intégrée contre la pourriture grise de la myrtille : anticiper, équilibrer, exporter

Par 8 min de lecture Mis à jour Il y a 1 mois
Lutte intégrée contre la pourriture grise de la myrtille : anticiper, équilibrer, exporter © pourriture grise myrtilles - https://www.ncbi.nlm.nih.gov

Sur la côte atlantique, du Loukkos au Gharb, les serres de myrtilles ont transformé le paysage agricole marocain. En une décennie, le Royaume est devenu un acteur incontournable du marché mondial, exportant chaque année des milliers de tonnes de petits fruits vers l’Europe et l’Asie. Mais cette réussite commerciale repose sur une exigence constante : livrer des fruits fermes, sains et sans résidus. Parmi les menaces qui planent sur cette qualité, le Botrytis cinerea, responsable de la pourriture grise, figure en tête de liste.

Le champignon et son cycle d’infection

Botrytis cinerea est un pathogène nécrotrophe de très large hôte, qui prospère dans des conditions de forte humidité et de mouillage prolongé.

Il infecte souvent les fleurs en pleine floraison ou en fin de floraison, puis peut rester latent dans les tissus avant de provoquer des pourritures sur fruits mûrs ou en post‑récolte.

Pour la myrtille, les conditions à risque sont bien identifiées : humidité relative élevée, températures modérées à chaudes (env. 14‑25 °C), période de mouillage prolongée des tissus végétaux.

Ph : pourriture grise myrtilles - https://www.ncbi.nlm.nih.gov
Ph : pourriture grise myrtilles – https://www.ncbi.nlm.nih.gov

À noter : le développement de populations résistantes de Botrytis est documenté, ce qui rend indispensable une rotation de modes d’action fongicides.

Facteurs de risque dans le contexte marocain

Bien que peu d’études soient spécifiquement disponibles pour le Maroc, plusieurs éléments agronomiques et climatiques rendent la vigilance essentielle. Le climat méditerranéen et semi‑aride avec des périodes de rosée ou humidité matinale, les systèmes d’irrigation pouvant générer des périodes de mouillage prolongé, ou une densité de feuillage importante, sont autant de facteurs amplificateurs du risque Botrytis.

Une végétation trop dense, un remplissage tardif sans ventilation suffisante, ou des blessures mécaniques (par exemple à la récolte) vont également favoriser l’installation et la propagation de la maladie.

Bonnes pratiques culturales et conduite de la parcelle

Dans la perspective d’une production exportée, la maîtrise de l’environnement de culture et de la conduite agronomique est un premier rempart efficace contre Botrytis.

Choix du site et installation

Il est recommandé de sélectionner un emplacement bien ventilé, avec un sol bien drainé et un bon rayonnement. L’espacement des plants doit favoriser l’aération et éviter les zones d’humidité stagnante. L’irrigation doit privilégier le goutte‑à‑goutte plutôt que l’aspersion sur le feuillage, particulièrement en période de floraison ou de nouaison.

La taille ou le nettoyage du couvert végétal sont essentiels : éliminer les branches basses, les résidus au sol, les fleurs fanées et les fruits abîmés afin de limiter la réserve d’inoculum.

Surveillance et modulation du risque

Un système de suivi rigoureux des conditions climatiques (durée de mouillage des feuilles, température, humidité), ainsi que des inspections régulières de la floraison et des jeunes fruits, permettent d’anticiper les traitements et d’éviter les interventions inutiles. L’utilisation de modèles ou d’outils de décision (DSS) est à envisager dans les exploitations modernes.

En pratique, dès que la floraison débute et que les conditions d’humidité sont réunies (mouillage > 6 h, température 14–25 °C), il faut considérer un traitement préventif.

Protection phytosanitaire et stratégies de biocontrôle

Pour la production exportée, la protection phytosanitaire doit être rigoureuse, traçable, et prendre en compte la gestion de la résistance.

Rotation et choix des fongicides

Il n’existe pas de variété de myrtille résistante à Botrytis. Ainsi, l’usage de fongicides est un pilier de la stratégie. Il convient de débuter les traitements à mi‑floraison si les conditions de risque sont réunies et d’alterner les modes d’action pour éviter l’émergence de populations résistantes.

l’usage de fongicides est un pilier de la stratégie

Des études ont montré que les isolats de Botrytis sur myrtille pouvaient déjà présenter une résistance élevée à certains groupes (par ex. FRAC 11, FRAC 7) tandis que d’autres (ex. fenhexamid) restaient encore efficaces.

Dans le contexte de l’exportation, il est essentiel de s’assurer que les produits utilisés sont conformes aux limites maximales de résidus (LMR) acceptées sur les marchés cibles et que le délai avant récolte (PHI) est respecté.

Biocontrôle et interventions post‑récolte

Les approches de biocontrôle, notamment l’utilisation de micro‑organismes antagonistes ou de traitements physiques/modérés, prennent de plus en plus d’importance, en particulier pour répondre aux exigences de résidus faibles. Une récente revue souligne que des traitements biologiques et des alternatives non chimiques sont étudiés pour la myrtille.

En post‑récolte, des méthodes physiques (refroidissement rapide, contrôle de l’humidité, traitements à base d’agents naturels) ont montré leur efficacité pour limiter Botrytis durant la conservation.

Récolte, conditionnement et chaîne du froid

Pour une production orientée export, la gestion après récolte est tout aussi critique que la lutte au champ.

La récolte doit être effectuée à maturité, en évitant de cueillir des fruits abîmés, fissurés ou mouillés. Le temps entre cueillette et refroidissement doit être minimalisé afin de limiter le développement du champignon. L’hygiène des installations (plateaux, bacs, convoyeurs, chambres froides) est primordiale. Le stockage doit se faire à basse température (autour de 0–2 °C) avec une forte humidité relative et sans condensation, afin de ralentir Botrytis.

Le conditionnement doit être conforme aux standards export : calibre, couleur, absence de défauts, traçabilité des traitements et des températures.

« Aujourd’hui, les myrtilles marocaines sont largement reconnues pour leur qualité, leur durée de conservation et leur traçabilité », expliquait récemment Salah Eddine Belkadi. « Elles sont soutenues par des certifications internationales telles que GlobalG.A.P., GRASP ou encore SMETA, qui renforcent la confiance des clients internationaux. »

Recommandations pour le contexte marocain

Pour les producteurs marocains engagés dans la filière myrtille export, les recommandations suivantes sont à privilégier :

  • Installer un plan de lutte intégré dès la phase de mise en place de la parcelle, en tenant compte du climat marocain : irrigation, densité.
  • Moduler l’irrigation pour éviter des périodes de mouillage prolongé du feuillage et des fleurs ; privilégier l’irrigation goutte à goutte, et éventuellement éviter l’irrigation tardive en soirée.
  • Taille annuelle et entretien rigoureux du couvert végétal afin de limiter les conditions d’humidité stagnante.
  • Surveillance météo + inspection régulière des épisodes floraux pour déclencher les traitements à bon escient.
  • Rotation stricte des fongicides, respect de la PHI, vérification des LMR selon les marchés export (UE, Moyen‑Orient, Asie).
  • Intégration progressive des biocontrôles et des pratiques post‑récolte de qualité : refroidissement rapide, hygiène, chambres froides bien entretenues.
  • Mise en place d’un registre de parcelle complet : dates de traitement, produit, dose, météo, récolte. Cela est indispensable pour la traçabilité et les certifications export.
La lutte contre la pourriture grise sur myrtille destinée à l’export repose sur une approche globale : conditions de culture optimisées, surveillance et décisions anticipées, stratégie phytosanitaire rigoureuse, et excellence de la chaîne post‑récolte. Pour le Maroc, pays à fort potentiel dans la filière « small fruits », l’adoption de ces bonnes pratiques constitue une condition indispensable pour assurer compétitivité, qualité et conformité aux exigences des marchés internationaux.

 

  1. Sources AgriMaroc
  2. MDPI – Grey mold (Botrytis cinerea) management in blueberries: https://www.mdpi.com/2311-7524/11/10/1241
  3. PubMed Central – Botrytis biology and management: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC11333449/
  4. Frontiers in Microbiology – Botrytis resistance and management strategies: https://www.frontiersin.org/journals/microbiology/articles/10.3389/fmicb.2024.1425392/full
  5. UMass Extension – Blueberry Botrytis management: https://www.umass.edu/agriculture-food-environment/sites/ag.umass.edu/files/fact-sheets/pdf/blueberry_ipm_-_botrytis_blight_final_0.pdf
  6. Syngenta Canada – Botrytis Blight in fruits: https://www.syngenta.ca/pests/disease/botrytis-blight/fruits
  7. ISHS / Acta Horticulturae – Decision support systems for Botrytis: https://www.actahort.org/books/1349/1349_30.htm
  8. Berries ZA – Botrytis control practices: https://www.berriesza.co.za/berry-brief/botrytis-control-in-practice/
  9. Blueberries Extension – Botrytis Blight Overview: https://blueberries.extension.org/botrytis-blight-of-blueberry/
  10. IR-4 Project – Penthiopyrad applications: https://www.ir4project.org/fc/penthiopyrad-blueberry-mummyberry-2019/
  11. PubMed – Biocontrol of Botrytis: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/35690443/
  12. Murdoch University – Post-harvest Botrytis management: https://researchportal.murdoch.edu.au/esploro/outputs/doctoral/Control-of-Botrytis-cinerea-on-post-harvested/991005544710607891
Catégories : Cahier Technique, Culture de la myrtille, Maladies et ravageurs, Maladies fongiques bactériennes et virales

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