INTERVIEW D’EXPERT
Face à la crise hydrique qui frappe le Maroc et bien d’autres régions, l’irrigation doit se réinventer. Pour Ludovic Ferrer, ingénieur agronome et fondateur d’ARVUM Agriculture, la stratégie est claire : moins d’eau, au bon endroit et au bon moment. Depuis 2015, grâce à sa maîtrise de l’agriculture de précision, il aide les agriculteurs à réduire jusqu’à 30 % leur consommation d’eau et d’intrants. Rencontre avec un expert de l’irrigation durable.
Longtemps négligée, la question de l’irrigation est devenue une priorité. Comment expliquez-vous cette évolution ?
Ludovic Ferrer : Il y a quinze ans, ce sujet intéressait moins le monde agricole. Au Maroc, on se concentrait davantage sur la fertilisation, les rendements ou les traitements phytosanitaires. L’eau était abondante et son usage rarement optimisé : personne ne savait vraiment dire si une parcelle consommait 4 000 m³ ou 15 000 m³ par hectare.
Aujourd’hui, la situation est bien différente. Le manque d’eau pousse certaines exploitations à réduire leurs surfaces cultivées ou à modifier leurs cultures. L’optimisation de l’irrigation est devenue essentielle pour préserver la viabilité des exploitations. Cela se reflète dans notre activité : chaque année, nous installons deux fois plus de capteurs que l’année précédente.
Vous accompagnez les agriculteurs sur le terrain : comment se passe votre intervention, concrètement ?
Ludovic Ferrer : Notre rôle est d’apporter des outils et des données fiables pour aider les agriculteurs à prendre des décisions éclairées. Nous leur permettons de savoir précisément où et quand irriguer en fonction des besoins réels des cultures.
Nous installons des capteurs d’humidité et des stations météo qui collectent des données en temps réel. Ces informations nous permettent de leur proposer des ajustements dès le début. Ensuite, nous accompagnons les agriculteurs tout au long du cycle de production, avec un suivi personnalisé aux moments clés.
Selon leurs préférences, certains exploitants reçoivent nos rapports hebdomadaires et nos recommandations détaillées. D’autres choisissent une approche plus autonome après avoir été formés à l’utilisation des outils.
Quels types d’exploitations accompagnez-vous ? Dans quels pays ?
Ludovic Ferrer : Nous intervenons principalement au Maroc et en Espagne. Parfois en France et en Algérie. Nos clients sont majoritairement des arboriculteurs : producteurs d’agrumes, olivier, amandiers…
Au Maroc, environ 70 à 80 % de nos clients sont de grands domaines agricoles disposant d’équipes techniques capables d’interpréter nos données. Nous travaillons également avec des petites exploitations, qui sollicitent davantage notre accompagnement de proximité. C’est pourquoi nous sommes présents dans chaque région.
En Espagne, où l’agriculture de précision est déjà bien implantée, nous collaborons surtout avec de petits producteurs engagés, conscients de l’enjeu de préserver l’eau. Nous opérons via des distributeurs locaux.
Pourquoi le secteur de l’arboriculture vous sollicite-t-il autant ?
Ludovic Ferrer : Les cultures arboricoles demandent un investissement important et ne peuvent pas être changées facilement si l’eau vient à manquer. Notre objectif est donc d’aider les producteurs à tirer le meilleur parti de leurs ressources existantes.
Par exemple, au Maroc, nous avons remarqué que beaucoup d’exploitants irriguent abondamment au printemps lorsque l’eau est disponible. Cela favorise une croissance rapide des arbres, mais n’augmente pas nécessairement la production. En été, lorsque l’eau se raréfie, ces arbres trop grands souffrent de stress hydrique et perdent leurs feuilles. En hiver, l’agriculteur est alors obligé de réaliser beaucoup de tailles. Puis au printemps, le cycle recommence, l’arbre grandit trop vite… Ce n’est pas soutenable.
Avec ARVUM, nous aidons les agriculteurs à cultiver des arbres adaptés à leur capacité hydrique : ni trop grands ni trop gourmands en eau, mais assez productifs pour assurer de bons rendements, même en période sèche.
Pouvez-vous nous en dire plus sur les économies réalisées ?
Ludovic Ferrer : Beaucoup d’agriculteurs font appel à nous parce que leur facture d’eau devient insoutenable. Grâce à notre approche scientifique, nous analysons précisément où il est possible de réduire la consommation sans compromettre les rendements. Parfois, on constate que les réglages sont excellents. D’autres fois, on doit aider à corriger le tir.
Dans tous les cas, nous avons constaté que notre intervention permet de réduire jusqu’à 30 % la consommation d’eau et d’intrants. Tout en augmentant la production de 15 %.
Par exemple, nous détectons souvent des fuites. Parfois, on découvre qu’une culture n’est pas irriguée du tout. Ou, au contraire, des zones sur-irriguées où les engrais sont lessivés. Pour optimiser la gestion de l’eau et augmenter les rendements, nous pouvons être amenés à conseiller une réorganisation des parcelles.
Rencontrez-vous parfois des réticences face à ces technologies récentes ?
Ludovic Ferrer : Il y a toujours des sceptiques. Mais une fois que les agriculteurs testent nos solutions et constatent les résultats concrets sur leurs exploitations, ils deviennent des clients fidèles ! Et surtout, nos outils ne bouleversent pas leur métier : ils reproduisent simplement leurs pratiques habituelles avec beaucoup plus de précision et une fréquence accrue. Toutes les 5 ou 10 minutes, par exemple.
Quelles pistes d’avenir explorez-vous avec ARVUM Agriculture ?
Ludovic Ferrer : Les progrès de l’intelligence artificielle s’avèrent précieux pour l’agriculture de précision. Depuis que nous l’avons intégrée à tous nos outils, nous sommes capables de fournir des prédictions. Par exemple, nous pouvons indiquer à chaque exploitation la quantité d’irrigation optimale dont elle va avoir besoin lundi, mercredi et vendredi prochains.
Ces recommandations sont construites en croisant les prévisions climatiques avec l’historique des données collectées concernant l’humidité, en fonction du stade phénologique, du type de sol et de culture.
Par ailleurs, le coût des capteurs diminue tandis que leur performance augmente : mesurer l’évaporation ou suivre précisément la croissance du tronc ou du fruit devient accessible.
Un dernier message pour conclure ?
Ludovic Ferrer: Aujourd’hui, se questionner en tant qu’agriculteur est vital, pour rester compétitif dans ce monde incertain. Chaque exploitation a intérêt à étudier tous les coûts à la loupe pour repenser ses pratiques.
Notre mission chez ARVUM est simple : aider tous les agriculteurs, grands ou petits, à rester rentables. Tout en préservant l’une de nos ressources les plus précieuses : l’eau.


