La terre s’épuise. Sous nos pieds, la dégradation des sols avance, discrète mais implacable. Un nouveau rapport de la FAO, The State of Food and Agriculture 2025, tire la sonnette d’alarme : la dégradation des terres affecte désormais près de 1,7 milliard de personnes dans le monde. Ses causes ? L’érosion, la salinisation, le surpâturage, la surexploitation des ressources hydriques et l’usage excessif d’intrants chimiques.
Pour le Maroc, dont 80 % des terres agricoles sont situées en zones arides ou semi-arides, cette crise mondiale interpelle.
Une crise mondiale à répercussions locales
Selon la FAO, « la dégradation des terres n’est pas seulement un enjeu environnemental : elle impacte directement la productivité agricole, les moyens de subsistance ruraux et la sécurité alimentaire ». En chiffres, l’organisation estime qu’« environ 1,7 milliard de personnes vivent dans des zones où les rendements agricoles sont réduits d’au moins 10 % à cause de la dégradation des terres induite par l’homme ».
Chaque année, l’équivalent de 100 millions d’hectares de terres fertiles disparaissent, emportant avec elles leur potentiel productif. Pourtant, la FAO souligne aussi qu’« inverser seulement 10 % de la dégradation humaine sur les terres cultivées pourrait générer une production supplémentaire suffisante pour nourrir 154 millions de personnes par an ».
Au Maroc, la dégradation des sols s’intensifie depuis plusieurs décennies. Selon plusieurs études publiées dans la revue Land, plus de 90 % du territoire se situe aujourd’hui dans des zones considérées comme vulnérables à la désertification, avec des degrés de dégradation variables allant de la perte progressive de fertilité à l’érosion sévère dans les zones de montagne. Ce processus se manifeste par la diminution de la matière organique des sols, la salinisation dans les périmètres irrigués et l’érosion hydrique, particulièrement marquée dans les zones du Rif et de la Moulouya.
Les régions du Rif et de la Moulouya figurent parmi les plus touchées. Dans certaines zones de la Moulouya, les pertes de terre arable atteignent jusqu’à 39 tonnes par hectare et par an. Cette érosion, souvent provoquée par le ruissellement intense et le déboisement, réduit la capacité des sols à retenir l’eau et les nutriments essentiels à la production agricole.
Dans le Rif, les projets d’aménagement pour lutter contre la dégradation ont rencontré de multiples obstacles : manque de financement, difficultés d’accès aux zones accidentées, et faiblesse de la concertation locale. Des chercheurs de l’Université de Tétouan rappellent que « les initiatives de restauration doivent s’appuyer sur la participation effective des agriculteurs et sur une meilleure compréhension des dynamiques locales ».
Les causes d’un phénomène accéléré
Les scientifiques s’accordent à dire que la dégradation des sols au Maroc est le résultat d’un ensemble de pressions cumulées. Le surpâturage reste un facteur central dans les zones pastorales, où la densité du cheptel dépasse souvent la capacité de régénération des parcours. L’intensification agricole, soutenue par l’irrigation dans les périmètres aménagés, a certes augmenté la production mais a aussi entraîné une salinisation croissante des sols.
Une étude publiée dans Afrimed souligne que « la dégradation des sols et des eaux par la salinité constitue un défi majeur pour la résilience des écosystèmes et la durabilité de l’agriculture marocaine ». Les pratiques culturales, notamment le labour profond et l’absence de rotation, accentuent la perte de matière organique et la compaction du sol. Enfin, le changement climatique agit comme un multiplicateur de vulnérabilité : l’irrégularité des précipitations et les épisodes de sécheresse prolongée amplifient les processus de dégradation.
Des conséquences multiples pour le monde rural
Les répercussions sont lourdes. La perte de fertilité des sols se traduit par une baisse progressive des rendements, une diminution des revenus agricoles et une fragilisation du tissu rural. Dans plusieurs régions, les agriculteurs abandonnent leurs parcelles les plus dégradées, accentuant l’exode vers les villes.
Cette dégradation a également un coût économique élevé : selon l’étude Estimating the Economic Cost of Land Degradation and Desertification in Morocco, le pays perd chaque année l’équivalent de plusieurs milliards de dirhams en productivité agricole et en services écosystémiques. Ces pertes compromettent les efforts du Maroc pour atteindre la souveraineté alimentaire et pour soutenir les petits exploitants, déjà confrontés à la hausse du coût de l’eau et des intrants.
Les solutions : restaurer, former, innover
Face à cette situation, des initiatives émergent. Le programme national de reboisement, les projets de lutte anti-érosive menés dans les bassins versants, ainsi que les programmes d’agroforesterie dans certaines zones montagneuses constituent des avancées notables.
Cependant, la FAO appelle à « intégrer la gestion durable des sols dans les politiques agricoles et climatiques nationales ». Concrètement, cela passe par la promotion des techniques d’agroécologie : couverture végétale, rotation des cultures, compostage, irrigation économe, et réduction du travail mécanique du sol.
Des chercheurs marocains insistent sur la nécessité de « changer le regard porté sur le sol, en le considérant non plus comme un simple support de production, mais comme un capital vivant à préserver ».
L’enjeu de la résilience agricole
Le Maroc s’est engagé à restaurer plusieurs millions d’hectares de terres dégradées dans le cadre de l’Initiative africaine pour l’adaptation de l’agriculture (AAA) et du plan national de lutte contre la désertification. Ces engagements s’inscrivent dans une vision plus large : construire une agriculture durable, résiliente et économiquement viable.
Mais le défi reste immense. Les investissements nécessaires sont considérables et la coordination entre acteurs publics, privés et communautaires demeure inégale.
Pourtant, les perspectives existent. L’adoption de pratiques plus durables pourrait non seulement freiner la dégradation, mais aussi accroître la productivité et renforcer la sécurité alimentaire. Comme le rappelle la FAO, « restaurer les sols, c’est investir dans la prospérité des générations futures ».
La dégradation des sols au Maroc n’est pas une fatalité, mais un signal d’alarme. C’est un appel à réinventer notre rapport à la terre, à repenser nos pratiques et à redonner aux sols leur rôle central dans l’équilibre environnemental et économique du pays. Car sans sols vivants, il n’y a pas d’agriculture durable. Et sans agriculture durable, c’est la sécurité alimentaire même du Maroc qui vacille.
Sources :
FAO (2025), The State of Food and Agriculture 2025 – Land Degradation and Agriculture, fao.org
UN Geneva News (2025), « FAO warns: silent crisis of land degradation threatens billions », ungeneva.org
Laamouri & Khattabi (2025), Estimating the Economic Cost of Land Degradation and Desertification in Morocco, Land, mdpi.com
Zouahri et al. (2024), Soil salinity: A challenge for the resilience of ecosystems and the sustainability of Moroccan agriculture, Afrimed, revues.imist.ma
Frontiers in Soil Science (2025), Assessment of soil erosion in the Moulouya basin, frontiersin.org
