« Nous avons eu beaucoup d’épisodes de chaleur en août », expliquait le 2 novembre à Le360 Amine Amanatoullah, producteur et exportateur de primeurs dans le Souss-Massa. Selon lui, ses rendements de tomate sont tombés à 90 à 100 tonnes par hectare, contre 180 à 200 tonnes habituellement, la chaleur s’ajoutant à des problèmes de maladies et de virus. Que se passe-t-il exactement dans une plante de tomate exposée à la chaleur ? Deux revues scientifiques récentes, publiées dans Frontiers in Plant Science, font le point.
Le pollen, maillon le plus fragile
La revue de Ken Hoshikawa et ses collègues, publiée en décembre 2021, rappelle que le pollen est plus sensible à la chaleur que les organes femelles et que les organes végétatifs. La méiose, l’étape où se forment les grains de pollen, est particulièrement vulnérable : un stress à ce moment réduit fortement la quantité et la qualité du pollen.
Les auteurs indiquent que des tomates cultivées à 32 °C le jour et 26 °C la nuit n’ont pas libéré assez de pollen, ce qui a réduit la nouaison. À 42 °C, les plantes subissent des dégâts sévères à plusieurs stades de développement. La chaleur peut aussi provoquer une sortie du stigmate hors du cône des étamines, qui empêche l’autopollinisation, et augmenter la proportion de fruits parthénocarpiques (sans graines).
La fenêtre critique : 7 à 15 jours avant la floraison
Le point le plus utile pour le producteur concerne le calendrier. Les dégâts ne se voient pas le jour du coup de chaleur, mais sur les fleurs qui s’ouvrent ensuite.
« Les boutons floraux, 7 à 15 jours avant l’anthèse, étaient les plus sensibles à la chaleur de tous les stades de développement chez la tomate. »
K. Hoshikawa et al., Frontiers in Plant Science — 24 décembre 2021 (traduit de l’anglais)
Concrètement, un épisode chaud touche surtout les fleurs qui s’ouvriront une à deux semaines plus tard. La revue de 2022 range aussi parmi les étapes très sensibles celles qui précèdent la pollinisation : la méiose des cellules mères du pollen et le développement du tapis (le tissu qui nourrit le pollen).
Les seuils chiffrés repris par la revue de 2022
La revue systématique de Shikha Chaudhary, Harsh Nayyar et leurs collègues, publiée en juin 2022, rassemble des résultats d’essais plus anciens sur la tomate. Elle situe le début des dégâts sur les tissus reproducteurs autour de 32/26 °C (jour/nuit). Parmi les résultats qu’elle cite :
- le nombre, la viabilité et la germination du pollen baissent à 32/26 °C (Sato et al., 2002) et à 31/25 °C (Firon et al., 2006) ;
- à 29 °C au lieu de 25 °C, des tomates ont produit 10 % de fruits en moins, 6,4 % de poids de fruits en moins par plante et 16,4 % de graines en moins par fruit (Peet et al., 1998) ;
- quatre heures à 40 °C avant l’anthèse ont fait chuter la germination du pollen de 79,5 % à 30 % et la nouaison de 63 % à 14,9 % (Rudich et al., 1977) ;
- la nouaison et la taille des fruits reculent aussi à 29/23 °C par rapport à 24/18 °C (Saha et al., 2010).
La revue souligne que la nouaison est étroitement liée à la viabilité du pollen. Ces chiffres viennent d’essais menés dans des conditions précises : ils donnent des ordres de grandeur, pas une prévision de rendement pour une serre donnée.
Les pistes de la recherche : surtout la génétique
Les deux revues mettent l’accent sur la sélection de variétés tolérantes à la chaleur. Les critères étudiés sont la viabilité du pollen, la nouaison sous chaleur, la fluorescence de la chlorophylle (Fv/Fm, un indicateur précoce de stress), la stabilité des membranes et la teneur relative en eau des feuilles. La revue de 2021 cite des criblages de pollen sur 17 accessions cultivées et sauvages, et des mutants (procera) qui nouent mieux sous chaleur. Elle mentionne aussi, sans les détailler, des pistes agronomiques comme les bactéries promotrices de croissance (PGPR) et l’apport de soufre.
Ces revues ne donnent pas de résultats chiffrés sur l’ombrage, le blanchiment des serres ou la ventilation. Sur ces pratiques, il faut se référer à des essais locaux récents.
Lire ses récoltes à la lumière des épisodes chauds
Pour un producteur, la conséquence pratique est d’ordre calendaire. Les relevés de température de la serre (maximales de jour, minimales de nuit) permettent de repérer les épisodes au-delà de 32/26 °C. Les bouquets qui fleurissaient une à deux semaines après ces épisodes sont ceux où une nouaison plus faible est attendue d’après la littérature, ce qui aide à anticiper des creux de récolte et à les expliquer aux acheteurs. Ce lien entre épisode chaud et nouaison doit être vérifié sur sa propre culture, en comptant les fruits noués par bouquet.
Ce qu’il faut retenir pour votre exploitation
- Le pollen de tomate est l’organe le plus sensible à la chaleur ; les dégâts commencent autour de 32 °C le jour et 26 °C la nuit, selon les études reprises par les revues.
- Les boutons floraux sont les plus sensibles 7 à 15 jours avant leur ouverture : l’effet d’un coup de chaleur se lit sur les bouquets suivants.
- Une chaleur modérée suffit à réduire la nouaison et le nombre de graines ; un pic de 40 °C avant floraison peut la faire chuter fortement.
- Enregistrer les températures de la serre jour et nuit permet de relier les creux de récolte aux épisodes chauds.
- Le choix de variétés tolérantes à la chaleur est la principale piste mise en avant par la recherche.
Sources
- K. Hoshikawa, D. Pham, H. Ezura, R. Schafleitner, K. Nakashima — Genetic and Molecular Mechanisms Conferring Heat Stress Tolerance in Tomato Plants — Frontiers in Plant Science, vol. 12 — 24 décembre 2021 — https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2021.786688/full
- S. Chaudhary, P. Devi, B. HanumanthaRao et al. — Physiological and Molecular Approaches for Developing Thermotolerance in Vegetable Crops: A Growth, Yield and Sustenance Perspective — Frontiers in Plant Science — 28 juin 2022 — https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2022.878498
- Le360 — Jusqu’à 18 dirhams le kilo : les raisons de la flambée du prix de la tomate — 2 novembre 2026 — https://fr.le360.ma/economie/jusqua-18-dirhams-le-kilo-les-raisons-de-la-flambee-du-prix-de-la-tomate_UAB65E4SEVFYXE6TXNRNUBR6G4/

