Celles qui nourrissent, celles qui prennent soin de la terre
Par Alexandre Huynh, Représentant de la FAO au Maroc
En cette Journée internationale des femmes rurales, le monde célèbre celles qui, depuis des générations, portent sur leurs épaules la double responsabilité de nourrir et de préserver. Le thème retenu cette année, « Rural Women Farmers Caring for Mother Nature », n’est pas qu’une formule. Il reconnaît enfin, pour ce qu’il est, un travail de soin silencieux, exercé chaque jour, qui tient debout nos systèmes alimentaires et enracine notre rapport à la terre.
Depuis plusieurs mois, à travers les régions du Royaume, j’ai eu le privilège de rencontrer des femmes dont la force m’a profondément marqué. Je les ai vues cultiver des parcelles modestes avec une rigueur et une inventivité qui défient les statistiques. Je les ai vues transformer, conditionner, vendre, prendre la parole en coopérative, négocier un prix, transmettre aux filles de leur village des savoirs qui, hier encore, étaient à la portée d’une seule. Face aux aléas climatiques, aux conjonctures difficiles, à des obstacles que la science économique mesure mal, je les ai vues, surtout, se relever, véritables totems de résilience.
Les chiffres existent pourtant et ils sont têtus. À l’échelle mondiale, les femmes représentent 41 pour cent de la main d’œuvre des systèmes agroalimentaires, soit presque autant que les hommes. Pour autant, à parcelle égale, leur productivité agricole reste inférieure de 24 pour cent, non par manque de compétence, mais par manque d’outils, d’intrants, de services, de financement. Lorsqu’elles sont salariées dans l’agriculture, elles perçoivent 78 cents pour chaque dollar gagné par un homme. L’injustice n’est pas abstraite : elle se mesure, à chaque récolte, à chaque bulletin de paie.
Les mêmes données nous disent pourtant autre chose : combler ces écarts de productivité et de salaire pourrait augmenter le produit intérieur brut mondial de près de 1 000 milliards de dollars, et réduire l’insécurité alimentaire de 45 millions de personnes. Et soutenir réellement les femmes rurales par des interventions ciblées pourrait relever les revenus de 58 millions de personnes supplémentaires, et renforcer la résilience de 235 millions d’autres. Ce potentiel demeure, à ce jour, très largement inexploité.
Reconnaître ces femmes ne consiste pas à leur dédier un jour, puis à les oublier. Les reconnaître, c’est leur donner les moyens de démultiplier la valeur de ce qu’elles font déjà, et de devenir les actrices de la prospérité. C’est concrétiser leur accès au foncier, au crédit, aux marchés, et les écouter sur ce qu’elles identifient elles-mêmes comme prioritaire. C’est investir dans leurs coopératives. Enfin, c’est aussi comprendre que leur autonomisation économique n’est pas une politique de bienveillance : c’est un moteur puissant du développement économique des territoires, et l’une des clefs de la sécurité alimentaire du Royaume.
Au Maroc, cette conviction oriente l’ensemble de notre action. Elle guide la série éditoriale que la FAO consacre, chaque mois depuis janvier, à une femme rurale d’une région différente. Elle inspire les accompagnements que nous menons aux côtés des coopératives féminines, de la pépinière à la commercialisation. Elle sous-tend le travail mené main dans la main avec le Ministère de l’Agriculture, pour que les dispositifs de suivi reconnaissent la contribution féminine dans toute sa précision.
En cette Journée internationale des femmes rurales, la FAO salue toutes celles qui, au Maroc comme ailleurs, prennent soin de la terre et de ce qu’elle fait vivre.
Et parce qu’elles le font chaque jour sans relâche, elles méritent plus qu’un hommage annuel. Elles méritent une place pleine, entière et reconnue. C’est à cela que la FAO continuera à travailler, avec constance.
Alexandre Huynh
Représentant de la FAO au Maroc

