Le semis direct fait-il gagner de l’argent aux céréaliers marocains ? Une étude de l’École nationale d’agriculture de Meknès, publiée le 17 octobre 2025 dans la Revue marocaine des sciences agronomiques et vétérinaires, apporte des chiffres de terrain. Ses auteurs ont comparé le semis direct et le semis conventionnel du blé tendre, du blé dur et de l’orge dans le Saïs et la Chaouia, sur la campagne 2022/2023. Alors que les semis de la campagne 2026-2027 démarrent, voici ce que disent ces résultats, et leurs limites.
120 exploitations enquêtées dans deux régions
L’étude a été menée par Kaoutar Ait Hammadi, Driss Sqalli Adoui et Abdellah Aboudrare (ENA de Meknès), avec Abdellah Hamma (Groupe OCP) et Abdelaziz El Abadi (Al Moutmir, Université Mohammed VI Polytechnique), dans le cadre de l’initiative UM6P–Al Moutmir. Elle repose sur une enquête auprès de 120 exploitations céréalières, 60 dans le Saïs et 60 dans la Chaouia, réalisée en mai 2024 et portant sur la campagne 2022/2023.
Rendement en hausse, semence en baisse
Premier résultat : le semis direct améliore le rendement moyen de 6,6 quintaux par hectare par rapport au semis conventionnel. Il réduit aussi la consommation de semences de 58 kg par hectare. Les charges de mécanisation baissent de 25,4 % dans le Saïs et de 21,0 % dans la Chaouia, et le temps de travail recule de 8,3 heures par hectare dans le Saïs et de 6,0 heures par hectare dans la Chaouia.
Des charges qui se déplacent vers le désherbage et la fertilisation
Le semis direct n’est pas gratuit pour autant. Les dépenses d’herbicides augmentent de 77,7 % dans le Saïs et de 48,0 % dans la Chaouia. Les dépenses d’engrais progressent aussi, de 14,5 % dans le Saïs et de 46,1 % dans la Chaouia. Au total, le coût de production baisse malgré tout : de 20,3 % dans le Saïs et de 11,1 % dans la Chaouia.
Des marges nettes nettement supérieures
En combinant rendement plus élevé et coûts plus faibles, la marge nette par hectare progresse fortement. Dans le Saïs, elle atteint 5 674 Dh/ha en semis direct contre 2 109 Dh/ha en conventionnel. Dans la Chaouia, elle passe de 5 490 Dh/ha à 8 538 Dh/ha.
« Les marges nettes progressent significativement (+169 % au Saïs; +55,5 % en Chaouia). »
Kaoutar Ait Hammadi et al., chercheurs, École nationale d’agriculture de Meknès — Revue marocaine des sciences agronomiques et vétérinaires, 17 octobre 2025
Les auteurs concluent que le semis direct constitue « une alternative économiquement rentable et techniquement viable », malgré certains surcoûts.
Qui adopte le semis direct ?
La seconde partie de l’étude cherche à expliquer pourquoi certains agriculteurs adoptent la technique et d’autres non, à l’aide d’un modèle économétrique (logit). Quatre facteurs ressortent. Chaque niveau d’instruction supplémentaire augmente la probabilité d’adoption de 6,4 %. L’adhésion à une organisation professionnelle agricole l’augmente de 27,5 %. Chaque tranche de cinq ans écoulés depuis que l’agriculteur a entendu parler de la technique l’augmente de 17,1 %. Enfin, l’accès au conseil agricole l’augmente de 26,3 % (26,4 % dans la partie résultats de l’article).
Ces résultats rejoignent ceux d’une revue de 135 études publiée en février 2025 dans Frontiers in Agronomy par des chercheurs de l’UM6P : l’agriculture de conservation y est associée à des gains de rendement allant jusqu’à 43 % pour le blé, 8 % pour l’orge, 11 % pour la lentille et 19 % pour le pois chiche (chiffres tirés d’études publiées entre 2001 et 2022). La même revue cite comme freins une sensibilisation insuffisante des agriculteurs, l’accès limité à des machines adaptées, des politiques de subvention insuffisantes et la domination des rotations centrées sur le blé.
Les limites à garder en tête
L’étude porte sur une seule campagne et sur deux régions, le Saïs et la Chaouia. Les écarts entre les deux zones (hausse de marge de 169 % dans le Saïs contre 55,5 % dans la Chaouia, hausse des engrais de 14,5 % contre 46,1 %) montrent que le résultat dépend du contexte. Les chiffres sont des moyennes d’exploitations enquêtées et non des essais en parcelles comparées. Ils ne peuvent donc pas être transposés tels quels à une autre région ni à une autre année climatique.
Sources
- Ait Hammadi K., Sqalli Adoui D., Aboudrare A., Hamma A., El Abadi A. — Évaluation des coûts-bénéfices du semis direct des céréales et modélisation économétrique des déterminants de son adoption dans le Saïs et la Chaouia, Revue marocaine des sciences agronomiques et vétérinaires, vol. 13, n° 4, 17 octobre 2025
- Achli S. et al. (UM6P) — Exploring the key drivers of crop yields in Morocco – a systematic review, Frontiers in Agronomy, 27 février 2025

