La campagne 2025-2026 s’est achevée sur une production nationale d’agrumes estimée à 1,9 million de tonnes, en hausse de 25 %. À quelques semaines des premières récoltes de la campagne 2026-2027, l’enjeu se déplace du volume vers la qualité : calibre, teneur en jus, rapport sucre-acidité, coloration et conformité sanitaire déterminent la part des fruits réellement valorisables. Revue de ce qui reste pilotable à ce stade — et de ce qui ne l’est plus.
Un acquis 2025-2026, une campagne 2026-2027 encore sans chiffre
Dans sa note de conjoncture de mai 2026, la Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF) a confirmé une progression de 25 % de la production d’agrumes sur la campagne 2025-2026, dans un contexte hydrique nettement plus favorable que les années précédentes. Le chiffre de 1,9 million de tonnes avancé au lancement de campagne par le ministère de l’Agriculture s’est donc trouvé validé.
Pour la campagne 2026-2027 qui s’ouvre, aucune prévision officielle n’est encore publiée : les estimations sont traditionnellement annoncées lors du lancement de la campagne agricole, en octobre-novembre.
Reste que la question posée aux producteurs est la même d’une année sur l’autre, et qu’elle ne se règle pas au moment de la récolte : quelle part du volume produit atteindra effectivement les critères recherchés par les marchés ?
Le calibre ne suffit pas à définir la qualité
Pour le marché du frais, le calibre est un critère commercial évident. Il ne se lit pourtant jamais seul.
Les protocoles d’évaluation utilisés par l’INRA le montrent bien. Dans une étude d’évaluation pomologique et organoleptique portant sur 34 variants d’orangers — repérés dans la collection d’agrumes d’Afourer (Béni Mellal) puis plantés en octobre 1995 au domaine expérimental d’El Menzeh, sur Citrange Troyer —, les chercheurs croisent poids et calibre du fruit avec ses caractéristiques internes : teneur en jus, taux de sucre, acidité, et leur rapport, utilisé comme indice de maturité.
Autrement dit, un gros calibre n’est pas en soi le signe d’une maturité atteinte ni d’une meilleure valorisation. Un fruit peut grossir sans que son équilibre interne suive, et inversement.
Sur le terrain, l’objectif de cette fin de cycle est donc de suivre deux choses en parallèle : le grossissement du fruit et son évolution physiologique.
Irrigation : ce que montrent les essais, et ce qu’ils ne montrent pas
L’alimentation hydrique agit sur les deux à la fois. C’est ce qui rend l’arbitrage délicat.
L’essai Navel d’El Menzeh
Un essai publié en 2008 dans Al Awamia, la revue scientifique de l’INRA, apporte des repères. Conduit au domaine expérimental d’El Menzeh, dans le Gharb, il portait sur des orangers Navel greffés sur Citrange Troyer, sur sol sableux, avec un système d’irrigation converti en micro-jet en 2006. Cinq régimes ont été comparés : 120 %, 100 %, 80 %, 60 % et 40 % de l’ETc.
Résultat : la réduction de la dose d’irrigation a fait baisser la croissance végétative, le calibre final des fruits et les rendements en fruits comme en jus. En sens inverse, elle a amélioré le taux de sucre et l’indice de maturité.
Un point mérite d’être relevé : la modalité à 80 % de l’ETc a permis de maîtriser un excès de vigueur sans dégrader ni le rendement ni la qualité des fruits. C’est le seul niveau de l’essai où la restriction n’a pas coûté quelque chose.
L’essai Maroc Late du Tadla
Publié dans le même numéro d’*Al Awamia*, un second essai a suivi pendant trois ans la variété Maroc Late dans le périmètre irrigué du Tadla. Attention à la lecture : les quatre régimes testés étaient de 50 %, 60 %, 70 % et 80 % de l’ETc. Tous se situent donc en deçà de l’évapotranspiration de la culture. « Davantage d’eau » signifie ici 80 % de l’ETc, pas une irrigation confortable.
L’enseignement le plus utile de cet essai est ailleurs : l’effet de l’eau dépend du stade. La floraison et la nouaison ont été favorisées par le stress hydrique le plus marqué (50 % de l’ETc), alors que la chute physiologique a été limitée par des apports plus élevés, capables de répondre à la demande climatique à ce moment précis. Le suivi du grossissement du fruit entre juillet et mars a par ailleurs permis d’y distinguer deux phases distinctes.
La limite de ces références
Ces deux essais datent de 2008. Ils ont été conduits sur des variétés, des porte-greffes, des sols et des systèmes d’irrigation précis. Ils ne constituent en aucun cas une recommandation transposable, et surtout pas une invitation à réduire l’irrigation avant la récolte pour concentrer les sucres.
Ce qu’ils établissent, c’est un principe : toucher à l’alimentation hydrique en fin de cycle déplace plusieurs curseurs en même temps, et dans des sens opposés. Chercher le sucre par le stress, c’est accepter de perdre du calibre et du rendement en jus. L’arbitrage dépend de la variété, du porte-greffe, du sol, de la charge des arbres, du climat de l’année et du système d’irrigation — c’est-à-dire de chaque verger.
Le pilotage par la donnée entre dans les vergers marocains
C’est précisément cet ajustement fin que visent des travaux plus récents.
Le 9 avril 2026, en marge du Forum de Zagora, l’INRA a signé un partenariat avec l’entreprise DigiCrop autour de l’agriculture intelligente. L’accord prolonge une collaboration engagée depuis 2022 autour d’un LivingLab dédié aux agrumes, installé à la station expérimentale d’El Menzeh, rattachée au Centre régional de la recherche agronomique de Kénitra.
Selon les informations communiquées par l’institut, des dispositifs connectés s’appuyant notamment sur des réseaux de capteurs LoRaWAN y assurent le suivi en temps réel des paramètres pédoclimatiques. Ces données alimentent des modèles décisionnels appliqués à l’irrigation, avec une réduction rapportée de la consommation d’eau. Des solutions de vision par ordinateur ont par ailleurs été développées pour évaluer automatiquement certains paramètres de qualité des agrumes, en particulier le calibre et la coloration.
La perspective, pour la filière, est un glissement progressif : passer d’une conduite calée sur des calendriers d’intervention à un pilotage fondé sur l’état réel du verger.
Avant la cueillette, le volet réglementaire se ferme
À l’approche de la récolte, une partie des marges de manœuvre disparaît — et c’est le volet le plus coûteux à rater.
L’ONSSA rappelle que les végétaux et produits végétaux destinés à l’exportation doivent satisfaire à la réglementation nationale ainsi qu’aux exigences sanitaires et phytosanitaires des pays de destination, vérifiées lors des contrôles phytosanitaires à l’export. Un lot non conforme ne se rattrape pas en station.
Trois points à verrouiller dès maintenant, avant tout dernier traitement :
– Le délai avant récolte (DAR) de chaque produit appliqué. C’est l’information qui conditionne la date de cueillette possible, et elle figure sur l’étiquette homologuée du produit. Un traitement tardif peut bloquer un verger plusieurs semaines.
– Les limites maximales de résidus (LMR) du marché visé, qui ne sont pas les mêmes selon les destinations et qui évoluent. Ce sont celles du pays acheteur qui s’appliquent, pas celles du pays producteur.
– Le registre des traitements, tenu à jour et cohérent avec les pratiques réelles du verger. Il est la première pièce demandée en cas de contrôle ou d’audit acheteur.
La question est assez structurante pour avoir occupé une place spécifique lors de la première édition du Salon national des agrumes, organisé à Sidi Kacem du 26 au 29 novembre 2025 par l’ORMVA du Gharb avec Maroc Citrus, sur le thème de la gestion durable des ressources hydriques.
En résumé
Une production en hausse est une bonne nouvelle ; ce n’est pas encore une bonne campagne. Entre le verger et le marché, l’écart se creuse ou se referme dans les dernières semaines : la conduite de l’irrigation détermine le couple calibre-maturité, et la maîtrise du volet phytosanitaire détermine si les fruits pourront partir. C’est la part commercialisable du volume, pas le volume lui-même, qui fera la performance économique de la campagne.
Sources
– Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF), *Note de conjoncture*, mai 2026 — production d’agrumes 2025-2026 en hausse de 25 %.
– Ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts — prévision de 1,9 million de tonnes annoncée au lancement de la campagne agricole 2025-2026.
– Beniken L., Benazouz A., Talha A., Beqqali M., « Effet de la dose d’irrigation sur les agrumes : cas de la variété Navel greffée sur Citrange Troyer sur un sol sableux dans le site d’El Menzeh (Gharb, Maroc) », *Al Awamia* n°123-124, INRA Maroc, 2008.
– INRA Maroc, « Effet du régime d’irrigation sur les paramètres de production de la variété d’agrumes Maroc Late au niveau du périmètre irrigué du Tadla », *Al Awamia* n°123-124, 2008.
– INRA Maroc, « Évaluation pomologique et organoleptique de 34 variants d’orangers », *Al Awamia* n°127.
– INRA Maroc / DigiCrop — partenariat signé le 9 avril 2026 en marge du Forum de Zagora ; LivingLab Agrumes d’El Menzeh (CRRA Kénitra), capteurs LoRaWAN, modèles d’aide à la décision pour l’irrigation, vision par ordinateur appliquée au calibre et à la coloration.
– ONSSA — contrôles phytosanitaires à l’exportation des végétaux et produits végétaux.
– Salon national des agrumes, 1re édition, Sidi Kacem, 26-29 novembre 2025 (ORMVA du Gharb, Maroc Citrus, Province de Sidi Kacem).

