La nouvelle campagne s’ouvre avec des barrages bien remplis, mais aussi avec un phénomène climatique d’une ampleur rare dans le Pacifique. Le 3 septembre 2026, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a annoncé qu’El Niño devait devenir « très fort », avec un pic vers la fin de l’année et des effets prolongés en 2027. Le 21 octobre, sa prévision saisonnière pour novembre 2026-janvier 2027 a confirmé ce renforcement. Pour un agriculteur de la Chaouia, du Saïs ou du Gharb, la question est simple : faut-il s’attendre à un hiver sec ? La réponse des scientifiques est plus nuancée, et c’est cette nuance qui doit guider les décisions de la campagne.
Un El Niño « très fort », annoncé avec une confiance élevée
El Niño désigne un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial. Il se mesure notamment dans la zone dite « Niño 3.4 ». Selon le communiqué de l’OMM du 3 septembre 2026 (mis à jour le 10 septembre), cet indice dépassait déjà la normale d’environ 2,2 à 2,6 °C à la mi-août. Les centres mondiaux de prévision de l’OMM donnaient alors une probabilité « proche de 100 % » de voir El Niño persister jusqu’en février 2027. Pour septembre-novembre 2026, l’OMM estimait à environ 0 % la probabilité d’un retour à la neutralité ou à La Niña.
La mise à jour saisonnière publiée le 21 octobre 2026 va plus loin. La moyenne des modèles prévoit une anomalie d’environ +3,8 °C sur la zone Niño 3.4 pour novembre-décembre-janvier, avec un pic du réchauffement vers décembre 2026. L’OMM souligne que l’écart entre les différents systèmes de prévision reste faible, ce qui traduit une confiance élevée. Elle prévoit aussi un Atlantique tropical plus chaud que la normale, au nord comme au sud de l’équateur.
« Cet El Niño exceptionnel exige une préparation et une réponse exceptionnelles. » (traduit de l’anglais)
Celeste Saulo, secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale — communiqué de l’OMM, 3 septembre 2026
Ces annonces portent sur l’océan. Elles ne disent pas, à elles seules, combien il pleuvra sur les plaines marocaines cet hiver. L’OMM rappelle elle-même que les effets d’El Niño dépendent de la région et de la saison. Ses communiqués de septembre et d’octobre ne contiennent aucune prévision chiffrée propre au Maroc ou à l’Afrique du Nord. Les cartes de précipitations de la prévision saisonnière doivent être lues zone par zone.
Au Maroc, un effet indirect qui passe par l’Atlantique Nord
Le Maroc est loin du Pacifique. Les pluies d’hiver y dépendent surtout des perturbations venues de l’Atlantique, elles-mêmes gouvernées par l’oscillation nord-atlantique (NAO), un « balancier » de pression entre les Açores et l’Islande. Le rôle clé de la NAO dans les pluies marocaines est souligné par une étude publiée en décembre 2024 dans le Journal of Atmospheric and Solar-Terrestrial Physics par Sujatha Peethani et ses coauteurs, dont Ajit Govind, du Centre international de recherche agricole dans les zones sèches (ICARDA).
Les chercheurs ont analysé les pluies et les températures journalières de 50 stations marocaines entre 1990 et 2022. Ils y ont croisé un indice de sécheresse (l’indice de Palmer) avec l’indice océanique El Niño (ONI) et la NAO. Trois résultats intéressent directement les exploitations :
- Un lien statistique négatif : l’étude relève une corrélation négative et significative entre l’indice El Niño et les pluies au Maroc. En moyenne, un El Niño plus marqué s’accompagne donc de moins de pluie. Le résumé ne précise pas la force de ce lien selon les régions.
- La NAO comme chef d’orchestre : selon les auteurs, la NAO joue un rôle crucial dans la modulation des précipitations.
- Un risque concentré sur le blé : pendant les phases négatives de la NAO, les températures hivernales peuvent réduire les rendements de blé de 35 à 45 % les années El Niño, contre 4 à 7 % les années La Niña, par rapport au rendement observé. La base de comparaison exacte n’est pas détaillée dans le résumé.
Les auteurs en tirent une conclusion agronomique : pour bien produire, une culture a besoin d’une humidité du sol suffisante et d’une saison de croissance sans températures extrêmes.
« Les épisodes ENSO peuvent effectivement conduire à ces conditions extrêmes dans certaines localités, avec un impact potentiel sur les rendements des cultures. » (traduit de l’anglais)
Sujatha Peethani et coauteurs (dont Ajit Govind, ICARDA) — Journal of Atmospheric and Solar-Terrestrial Physics, vol. 265, décembre 2024
Il faut lire ces chiffres pour ce qu’ils sont : des tendances moyennes, tirées de trois décennies d’observations. Ils ne disent pas que chaque année El Niño est sèche, ni que toutes les régions sont touchées de la même façon. Ils signalent un risque, qui devient sérieux quand El Niño coïncide avec une NAO négative et des températures hivernales anormales. Or la phase de la NAO reste difficile à anticiper à l’échelle d’une saison.
Un point de départ bien meilleur qu’en 2025
La campagne 2026-2027 démarre toutefois sur des bases solides en eau de surface. Au 2 novembre 2026, les barrages marocains étaient remplis à 65,78 %, soit 11 200,55 millions de m³ pour une capacité de 17 027,59 millions de m³, contre 31,20 % à la même date un an plus tôt, selon le portail officiel Al Maa Dialna (voir notre article Barrages : 66 % de remplissage au 29 octobre).
Ce stock change la donne pour les périmètres irrigués : un hiver moins pluvieux que la normale y serait plus facile à absorber qu’après les années de sécheresse. En revanche, les céréales et légumineuses conduites en bour dépendent des pluies de l’hiver lui-même. C’est là que le signal El Niño doit être pris au sérieux.
La chaleur est l’autre point de vigilance. L’OMM jugeait plus probables que la normale des températures supérieures à la normale sur presque toutes les terres émergées pour septembre-novembre 2026. Au Maroc, septembre 2026 a été le plus chaud depuis 1981, avec une anomalie nationale de +2,75 °C par rapport à la normale 1991-2020, selon un communiqué de la Direction générale de la météorologie (DGM) du 9 octobre 2026 (voir notre article Septembre 2026, le plus chaud depuis 1981). Or l’étude de 2024 montre que ce sont précisément les températures hivernales qui pèsent sur le blé lors des années El Niño à NAO négative.
Ce que la prévision permet, et ce qu’elle ne permet pas
Une prévision saisonnière donne des probabilités sur trois mois, à grande échelle. Elle ne remplace pas les prévisions à 7 ou 10 jours, qui restent l’outil de décision pour un semis, un traitement ou une irrigation. La certitude porte sur El Niño lui-même, pas sur la pluie qui tombera à Settat ou à Meknès en janvier.
Concrètement, l’annonce d’El Niño ne justifie ni de renoncer à semer, ni de parier sur un hiver sec. Elle invite plutôt à construire une campagne qui reste tenable dans les deux scénarios. Les décisions qui engagent le plus d’argent peuvent être prises par étapes, au fil des pluies réellement tombées. La couverture du risque climatique, elle, se décide avant que l’aléa se produise.
Sur ce dernier point, les conditions de l’assurance multirisque climatique pour la campagne 2026-2027 (cultures couvertes, capitaux assurés, part prise en charge par l’État, dates limites de souscription) n’ont pas encore été publiées à la date de rédaction. Elles méritent d’être examinées de près cette année.
Ce qu’il faut retenir pour votre exploitation
- El Niño est quasi certain jusqu’en février 2027 et devrait être très fort, avec un pic vers décembre 2026 (OMM, septembre et octobre 2026).
- Son effet sur la pluie au Maroc n’est pas automatique. Il passe par l’Atlantique Nord et la NAO, difficile à anticiper sur toute une saison.
- Le risque statistique est réel : sur 1990-2022, les années El Niño sont associées en moyenne à moins de pluie, et à de fortes pertes sur le blé quand la NAO est négative (étude ICARDA et coauteurs, 2024).
- En irrigué, les barrages à près de 66 % début novembre offrent une marge de sécurité bien supérieure à celle de l’an dernier.
- En bour, échelonnez les dépenses selon les pluies effectivement reçues plutôt que sur une prévision de saison.
- Renseignez-vous dès le lancement officiel de la campagne sur les conditions de l’assurance multirisque climatique, avant les dates limites de souscription.
- Suivez les bulletins de la DGM et les avertissements de votre direction provinciale ou de l’ONCA pour les décisions de semis et de protection.
Sources
- Organisation météorologique mondiale, « El Niño set to become very strong, raising risks of extreme weather into 2027 », communiqué, 3 septembre 2026 (mis à jour le 10 septembre 2026) : https://wmo.int/news/media-centre/el-nino-set-become-very-strong-raising-risks-of-extreme-weather-2027
- Organisation météorologique mondiale, « Global Seasonal Climate Update for November-December-January 2026 », 21 octobre 2026 : https://wmo.int/resources/publication-series/global-seasonal-climate-updates/gscu-ndj2026
- Peethani S., Pathakoti M., Mahalakshmi D. V., Kheir A. M. S., Singh A., Govind A., « Variability of ENSO teleconnections indices, and its impacts on Moroccan agriculture », Journal of Atmospheric and Solar-Terrestrial Physics, vol. 265, article 106386, décembre 2024 (en ligne le 15 novembre 2024) : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1364682624002141

